Ils ne portent pas de dossard et ne franchissent aucun col à pied. Pourtant, eux aussi traversent le Valais, de jour comme de nuit. Dans l’ombre des coureurs de la SwissPeaks, 1’200 sacs disputent une étonnante course parallèle : celle qui doit toujours les conduire à la prochaine base de vie avant leur propriétaire.
Pendant que les coureurs traversent le Valais à pied, franchissent cols et vallées et accumulent les kilomètres, une autre course se déroule en parallèle, beaucoup plus discrète. Une course qui emprunte les routes plutôt que les sentiers, mais qui, elle aussi, ne s’arrête ni le jour ni la nuit.
C’est la course des sacs.
Sur les longues distances de cette impressionnante traversée des montagnes valaisannes, les participants peuvent confier à l’organisation un « sac suiveur ». Celui-ci voyage de base de vie en base de vie et contient tout ce dont le coureur pourra avoir besoin au fil de son périple : vêtements chauds, chaussures ou chaussettes de rechange, nourriture et affaires personnelles.
À cela s’ajoutent les bagages qui, eux, ne suivent pas la course et sont acheminés directement jusqu’à l’arrivée, au Bouveret.
Les sacs ne prennent évidemment pas les mêmes chemins que leurs propriétaires. Ils descendent les vallées, remontent vers les bases de vie, sont chargés, transportés, déchargés, triés, alignés, puis chargés à nouveau. Avec une contrainte essentielle : le bon sac doit se trouver au bon endroit… avant son propriétaire !

Fabrice Zenoni attentif au travail des ses collaborateurs
Planète-Sports a rencontré Fabrice Zenoni, responsable de cette gigantesque logistique depuis la toute première édition de la SwissPeaks.
Une deuxième course en parallèle
PS : Peut-on dire qu’en parallèle de la course des coureurs, vous organisez une deuxième SwissPeaks, celle de leurs sacs ?
Fabrice Zenoni : Oui, c’est exactement ça. C’est véritablement une course pour que les sacs arrivent avant les coureurs dans les bases de vie. À chaque départ, deux camions prennent la route : l’un transporte les sacs « valises », qui vont directement au Bouveret, et l’autre les sacs « suiveurs », qui rejoignent la prochaine base de vie avec le matériel dont les coureurs auront besoin durant leur course.
Le premier transport est encore relativement simple : tous les sacs quittent le même endroit au même moment. Mais au fil des kilomètres, les écarts entre les concurrents se creusent. Deux ou trois transports peuvent suffire au début ; plus tard, il en faudra jusqu’à neuf pour acheminer tous les sacs.
Sur l’Odyssey, la Legend, le 100 Miles et l’Ultra, les participants disposent ainsi d’un sac suiveur. Pour les autres distances, leurs bagages prennent directement la direction du Bouveret.
1’200 sacs qui traversent eux aussi le Valais
Pour cette édition 2026, 1’200 sacs sont pris en charge par l’organisation, et nombre d’entre eux seront transportés plusieurs fois.
Fabrice s’est même amusé à calculer la distance parcourue par certains d’entre eux : le sac d’un finisher de l’Odyssey aura voyagé sur 479 kilomètres, tandis que celui d’un concurrent de la Legend aura parcouru 316 kilomètres.
Difficile, en revanche, d’évaluer le poids total transporté. Pour l’Odyssey et la Legend, Fabrice estime toutefois le poids moyen à environ 20 kilos par sac.

Il ne faut surtout pas en oublier c’est un travail important
Pour faire fonctionner cette impressionnante mécanique, cinq véhicules et six chauffeurs se relaient durant toute l’épreuve. De jour comme de nuit. Car les sacs, eux non plus, ne dorment pas forcément.
La difficulté augmente à mesure que les écarts se creusent entre les premiers et les derniers concurrents. Les temps de course permettent d’anticiper assez précisément les passages et donc de planifier les transports. Mais parfois, les athlètes viennent bousculer les calculs.
Cette année, le vainqueur de la Legend avait ainsi quatre heures d’avance sur le planning prévu. Il a fallu réagir immédiatement et organiser un transport spécial pour quelques sacs afin qu’ils arrivent avant lui à la base de vie.
Du papier, deux marqueurs… et beaucoup de concentration
Malgré l’ampleur de l’organisation, il n’y a pas encore de puces électroniques ni de système informatique sophistiqué pour suivre les bagages.
Chaque sac est identifié par le numéro de dossard de son propriétaire. Les bénévoles travaillent avec des fichiers papier et deux couleurs : le vert lorsque le sac entre dans une base de vie, et le rose lorsqu’il en sort ou qu’il est restitué à son coureur.
Un système simple, mais qui demande énormément de rigueur.
« Se tromper dans un numéro de dossard, surtout lorsqu’on indique qu’un sac est entré ou sorti d’une base de vie, peut devenir très problématique », explique Fabrice.
Cette traçabilité ne concerne d’ailleurs pas uniquement les bagages. En cas de problème, connaître le dernier lieu de passage d’un sac et le moment où il y a été enregistré peut également fournir des indications utiles pour aider à localiser son propriétaire.

Des coureurs en plein effort sur un parcours majestueux
Parmi les endroits les plus délicats à gérer figure la deuxième base de vie, à Eisten. Il faut attendre la fermeture de celle de Fiesch, liée à la barrière horaire fixée à une heure du matin, avant de prendre la route.
Lorsque les chauffeurs arrivent à Eisten, la nouvelle base n’est pas encore ouverte. Ils doivent donc eux-mêmes assurer le déchargement des sacs.
Quand le coureur s’arrête, son sac continue parfois sa course
Lorsqu’un participant abandonne, une nouvelle difficulté apparaît : il faut réunir le coureur et ses affaires.
Si l’abandon intervient dans une base de vie, il peut généralement récupérer directement son sac. Grâce à un accord avec RegionAlps, son dossard fait office de titre de transport pour rejoindre Le Bouveret en train sur les lignes prévues par l’organisation, si son état lui permet de rentrer par ses propres moyens.
S’il abandonne entre deux bases, son sac peut déjà être loin devant lui. Il pourra alors le retrouver à la prochaine base de vie, souvent par l’intermédiaire d’un accompagnant, ou attendre son rapatriement au Bouveret.
PS : Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans toute cette organisation ?
FZ : Perdre un sac. Ou qu’il ne soit pas livré à temps.
En dix éditions, Fabrice et son équipe ont pourtant eu le temps d’affiner leur organisation. Lors de la toute première SwissPeaks, une seule grande course de 170 kilomètres était proposée et il n’y avait que deux bases de vie. Certains concurrents n’avaient alors pas retrouvé leur sac à temps.
« On est partis d’une page blanche. Ensuite, nous avons amélioré l’organisation à chaque édition, appris de nos erreurs, comme dans tout finalement. Maintenant, cela fonctionne plutôt bien. »
La prochaine évolution pourrait justement être technologique, avec une puce apposée sur chaque sac et un suivi informatisé. La réflexion est en cours.
Après 400 kilomètres… une brosse à dents !
Pour le coureur, ce sac représente bien davantage qu’un simple numéro de dossard posé sur un bagage.
Après 100, 200, 300 ou 400 kilomètres, il contient parfois ce dont on rêve depuis des heures : des vêtements secs, des chaussures ou des chaussettes propres, quelque chose à manger… ou simplement quelques objets familiers.
Le Grec Theodoros Brikas en offre une jolie illustration. Après avoir bouclé 399,8 kilomètres en 151 heures, 34 minutes et 42 secondes, il se présente à la récupération des bagages.
Après plus de six jours de course, que rêve-t-il de retrouver dans son sac avant d’aller se coucher ? Ni nourriture particulière ni vêtement confortable : juste sa brosse à dents !
Pour l’Indonésienne Sianti Candra, qui vient de parcourir 642,6 kilomètres en 223 heures, 54 minutes et 27 secondes sur l’Odyssey, le rêve du moment est avant tout… une douche.

Petit moment de repos pour Sianti Candra au Col de Susanfe
Mais avant cela, elle prend encore le temps de discuter avec les bénévoles et de raconter quelques souvenirs de son incroyable traversée. Notamment son arrivée au col de Susanfe, à 2’493 mètres :
« Cette montée était tellement longue ! Au sommet, quelqu’un attendait un coureur. Il était seul. Il avait apporté une chaise et un drapeau suisse. J’ai demandé si je pouvais m’y asseoir et admirer la vue. C’était un moment de bonheur intense. »
Ceux qui font voyager les sacs
À l’autre bout de la chaîne, il y a justement les bénévoles.
Bastian Lylian devait courir, mais, blessé, il a choisi de participer en tant que bénévole.
José Jover attendait la retraite avec impatience pour pouvoir enfin participer à la SwissPeaks comme bénévole. Après plusieurs jours passés au milieu des bagages, impossible pour lui d’estimer combien de sacs sont déjà passés entre ses mains.
« Beaucoup, c’est certain ! On ne s’ennuie en tout cas pas ici, il y a toujours quelque chose à faire. Et puis l’ambiance est excellente : la collaboration avec les collègues, mais aussi le partage avec les participants. »
À ses côtés, Angela Granchelli évoque un autre aspect, beaucoup moins logistique et beaucoup plus humain :
« Parfois, certains coureurs viennent récupérer leur sac, mais restent encore un moment avec nous. Juste pour discuter un peu, partager un instant, raconter une partie de leur aventure… ou le temps de reprendre un peu contact avec la réalité. C’est très touchant. »

Les gardiens des sacs et incontournables bénévoles, Bastian, Angela et José
Peut-être est-ce finalement là que se cache toute l’histoire de cette drôle de course parallèle.
Pour Fabrice Zenoni, c’est un flux à organiser. Pour le bénévole, un sac à réceptionner, restituer et acheminer. Pour le coureur épuisé, c’est peut-être un petit morceau de chez lui qu’il retrouve au milieu de centaines de kilomètres de montagne.
« Retrouvez prochainement notre rencontre avec l’organisateur de la SwissPeaks, puis le portrait du vainqueur de cette édition. »
Texte : Iris Curdy
Photos : SwissPeaks
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