Certains athlètes se définissent par leurs trophées. Pour Amélie Wenger-Reymond, les médailles ne sont que les balises d’un chemin beaucoup plus vaste : celui d’une femme qui a refusé de choisir entre ses deux passions, la rigueur de l’ingénierie et la liberté du télémark.
Dans l’histoire du sport suisse, son nom restera gravé comme celui d’une reine de la polyvalence, une femme capable de jongler avec des calculs de structures le matin et de fendre l’air sur les pistes l’après-midi.
Le poids de l’excellence, la légèreté du plaisir
Quand on évoque ses 158 victoires en Coupe du monde ou ses 15 titres mondiaux, on imagine souvent une machine de guerre, programmée pour gagner. La réalité d’Amélie est plus nuancée, plus humaine. Pour elle, le portillon de départ n’était pas un lieu de torture psychologique, mais un espace de vérité.
Bien sûr, la pression existait — ce bourdonnement sourd dans les oreilles avant que le chrono ne s’enclenche — mais elle ne l’a jamais laissée l’étouffer. Elle puisait sa force dans une volonté simple, presque enfantine : celle de donner le meilleur d’elle-même, non pas pour battre les autres, mais pour honorer le plaisir d’être là, en équilibre sur ses lattes. C’est peut-être là son plus grand secret : avoir conservé intacte la joie au milieu des records.

Photo: FIS Telemark Samuel Decoute
L’ingénieure : l’autre versant de la championne
On aurait pu croire que son métier d’ingénieure serait un obstacle, une fatigue supplémentaire. Ce fut tout le contraire. Amélie a construit sa carrière comme un pont solide entre deux mondes. Son esprit scientifique lui a offert une grille de lecture unique sur son sport. Là où d’autres se fient uniquement à l’instinct, elle a su appliquer un regard analytique à ses propres méthodes d’entraînement, décomposant chaque mouvement avec une précision mathématique.

Photo : Helvetia
Mais au-delà de la technique, cette double vie lui a offert un luxe rare pour une sportive de haut niveau : la perspective. Quand une course se passait mal, elle n’était pas « Amélie l’athlète déchue », elle redevenait « Amélie l’ingénieure », confrontée à d’autres défis, d’autres réalités. Cette activité parallèle a agi comme une soupape de sécurité, un garde-fou l’empêchant de sombrer dans l’obsession de la performance pure. Le bureau nourrissait la piste, et la piste oxygénait le bureau.
Une armoire à trophées comme témoin du temps
Évoquer son palmarès, c’est raconter une épopée de régularité. Onze globes de cristal au classement général, quarante-six globes de spécialité… Ces chiffres sont vertigineux. Ils racontent les hivers à voyager, les réveils à l’aube dans le froid piquant, les mains qui tremblent parfois, mais qui finissent toujours par soulever l’or.

Photo : Maxime Schmid
Pourtant, lorsqu’on l’écoute, ce ne sont pas les objets en cristal qu’elle met en avant, mais les rencontres, les paysages traversés et cette sensation de glisse unique, talon libre, qui définit le télémark. Les médailles ne sont que la conséquence d’un travail acharné, la trace visible d’une exigence invisible.
Transmettre le flambeau
Une championne ne s’arrête jamais vraiment. Aujourd’hui, Amélie ne cherche plus le chrono, mais l’inspiration. Sa collaboration avec Bastien Dayer au sein de l’association Gotelemark est sans doute sa victoire la plus durable. Elle sait que la beauté de sa discipline réside dans sa pérennité. En encadrant la jeunesse, en organisant des entraînements et des courses, elle rend au sport ce qu’il lui a donné.

Photo : Etienne Bornet
Le prix spécial qu’ils décernent chaque année au meilleur junior mondial n’est pas qu’une récompense ; c’est un message envoyé aux futures générations : « Regardez, c’est possible. » Elle veut que ces jeunes comprennent que l’on peut être une immense championne tout en restant une personne entière, curieuse et ancrée dans la vie active. Elle ne leur enseigne pas seulement comment tourner, mais aussi comment s’organiser, comment rêver grand sans perdre les pieds sur terre.
Une figure inspirante pour l’éternité
Amélie Wenger-Reymond laisse derrière elle un sillage d’une élégance rare. Elle a prouvé que la réussite n’est pas une ligne droite, mais un assemblage de facettes. Sa carrière est une leçon de vie : on peut être la meilleure au monde dans son domaine tout en cultivant d’autres jardins.
Elle restera cette femme souriante, capable de passer de la poussière des dossiers techniques à la poudreuse des sommets avec la même aisance. Une championne qui a su conjuguer la précision du calcul et la poésie du mouvement, nous rappelant que l’excellence est avant tout une question d’équilibre.
Texte : Stéfanie Rossier
Photos : Archives Amélie Wenger-Reymond